PEINTURE AU KILOMÈTRE

/Depuis 2010

/Tous formats déduits de la hauteur du mur ( H=2L autour de 300 cm)

" Passé des décennies durant par l’école de l’humilité à absorber la pensée des autres (sciences dures, sciences humaines, peinture des uns et des autres), c’est l’expérience du travail multimillénaire des hommes que je rapporte.


La peinture au kilomètre telle que je la développe depuis 2010 explore la possibilité d’existence-même de la peinture. Elle suppose la prééminence d’une peinture qu’elle viendrait exhumer, déployer au regard de tous, tout en jouant de cette limite.


Peinture au kilomètre, peinture générique, peinture des peintures, peinture de toujours, peinture une fois pour toutes … des termes antinomiques pour autant d’expériences contradictoires qui situent le coeur de la peinture.


J’invite chaque fois le visiteur au défi de ce regard re-pré-inventé sur le lieu-même d’exposition, là où s’effectuent, suivant un protocole approchant, au pied du mur où elles sont accrochées, ces hautes toiles presque blanches." Commande pour le programme 2016/2017 de l'Espace Croix-Baragnon

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©DDigt 2016 - Coproduction Espace Croix-Baragnon/Mairie de Toulouse

Cxb vernissage b©DDigt 2016 - Coproduction Espace Croix-Baragnon/Mairie de Toulouse

Sh 01©DDigt 2016 - vue d'atelier

Pict0138 grandeDDigt 2010- vue d'atelier

vue d'atelier

 

vue d'atelier

 

DEMARCHE ARTISTIQUE

 

1ère partie

Je partirai d’abord, en guise d’introduction, d’une anecdote.

J’entendais il y a quelques temps à la radio un peintre ironiser : « Quand j’ai commencé, je voulais être meilleur que Picasso ! ». Pourtant bien lui en prit d’avoir eu cette idée ! C’est même sans doute ce qu’il fit de mieux, car à quoi bon commencer si ce n’est pour être meilleur que tous les maîtres, Picasso, Le Greco, Velasquez, Manet, Cézanne, Mondrian, Motherwell, Agnès Martin, Joan Mitchell, Basquiat, Baselitz, James Bishop, Franck Stella ou Richard Serra réunis, pour ne citer que ceux qui ont compté pour moi? Je dirais que sinon on ne se lance pas dans cette entreprise sans fin qu’est la peinture*.

Pour ma part, depuis un jour de 1990 épiphanique entre tous, j’avais vingt-deux ans et, en attente d’un emploi d’ingénieur, je passais dans la maison parentale mon dernier séjour, et où, apprêtant pour la première fois un drap de lin de peinture vinylique blanche, à même le sol de la cave, sous la protection tutélaire d’un arrière grand cousin peintre, André Broch, dont je salue ici la mémoire toujours émue, je sus sans le savoir, dans une intuition débordante et qu’il me faudra exactement vingt ans à assimiler (résorber), que je ne ferai jamais mieux que ce front de blanc que je voyais se propager sous mes yeux, depuis ce jour, donc, il n’a jamais fait de doute pour moi que ma quête serait de trouver, finalement ou épisodiquement (et je peux dire aujourd’hui : comme ces épisodes sont courts !) la peinture la plus exacte possible, à savoir celle qui correspondrait le mieux à un instant donné à ce qu’elle est pour moi (et si l’on peut me reprocher de jouer ici avantageusement sur le sens métonymique du mot peinture, qu’on se dise bien qu’avec lui commence généralement les plus grandes difficultés) – et je rappellerai juste pour conclure ce propos que mes huit premières années de peintre je les ai consacrées à ce que j’ai depuis appelé des « surviving », à savoir des peintures par lesquelles je cherchais ce que tous ces peintres, l’un après l’autre, ont laissé en moi, un long apprentissage ! Exposer doit être pour le peintre l’affirmation que la quête a momentanément abouti et qu’à ce moment là, pour lui, la peinture c’est ça.

*Je tiens à insérer ici, pour ne plus y revenir, une réflexion que me fit un jour un psychanalyste comme quoi la définition que je donnais de la peinture d’être sans fin, sans règle et sans objet ferait une bonne définition de l’angoisse …

Si j’ai tenu à commencer par là, c’est qu’on voit bien pointer à travers ces considérations ce qui apparaitrait en première analyse être une déconsidération, justement, de la peinture, à laquelle je tiens et dont je vais devoir m’expliquer maintenant: à savoir sa totale subjectivation.

Ma déjà relativement longue expérience m’a amené à constater petit à petit que la peinture est tout ce qui n’existe pas : vous finissez par comprendre que par quelque bout que vouliez la prendre, et quelles que soient les avancées conceptuelles que vous croyiez avoir faites et que vous aimeriez bien pouvoir prendre pour acquises, il ne vous faudra pas plus de quelques semaines en général pour vous convaincre que non, décidément, il en manque encore un (bout). On le verra plus loin, je résume aujourd’hui ce constat en disant que si la peinture ne me quitte pas parce que je sais chaque fois qu’elle m’entraîne au cœur du monde, au cœur de l’humain, c’est parce qu’elle est au cœur des contradictions. On ne peut pas dire que la peinture est, ni qu’elle fut ou sera, ni qu’elle existe, ni qu’elle advienne etc. J’ai d’ailleurs été amené à ne plus parler de la peinture mais de Peinture, de façon personnifiée, histoire d’assurer la mise à distance, et je pense que je n’en ai pas fini avec ces notions.

Enfin, pour clore ce chapitre, nous devons conclure que tout cela n’a aucune importance : entre autre contradiction on découvre avec Peinture que ce qui compte est toujours ailleurs, et plus loin encore, qu’il n’est pas important que quelque chose compte (je pense à ce moment, dans ce genre de syllogisme inversé, à une question que je pose quelque part dans mes écrits et qui relève de la même logique, où je demande si l’on est moins heureux quand on est moins heureux) et qu’il est même finalement tout à fait important que rien ne compte : c’est, on le verra plus loin, ma recherche d’un regard qui porte plus loin que ces questions.

J’ignore quel effet ces considérations produiront sur mon lecteur (ma lectrice) mais que l’on comprenne bien que je ne tourne pas ici, du moins c’est loin de mon sentiment, autour d’un creux ou d’un ventre mou – me revient en tête ici un poème de jeunesse publié dans les cahiers du sens en 1992 «  Trou d’aube / amarré au quai / Aspire la plaie / entrouverte / sur le ventre / Agglutinés » – mais bien d’un centre.

D’où l’on comprendra mieux le concept que je veux développer maintenant, qui a pris forme en 2010 par la peinture de hautes toiles « relativement blanches » (dixit Daniel Buren), de format deux fois plus haut que large, peintes au kilomètre au rouleau avec une simple sous-couche transparente qui se colore au séchage, et qui est celui de peinture générique. Une peinture qui vaudrait pour toutes les autres. C’est une notion, au moins d’un point de vue rhétorique, extrêmement riche, puisque mariant deux termes à priori incompatibles et qui donc d’emblée me place en (des)équilibre. Et c’est de ce promontoire que je revois ma cave au front blanc qui avance : je n’ai jamais cessé, dès ce moment, dès le début, d’aller à la rencontre de cette peinture générique.

De cette peinture il ne reste rien, ou pas grand-chose, sinon, comme me l’a écrit l’artiste Elisabeth Batard, « l’essentiel » où j’entends : la peinture agie/agissante ou la finesse des rapports à l’exercice dans le regard, point de départ. J’ai déjà beaucoup écrit là-dessus et peut-être m’en expliquerai-je encore : cette peinture définit, définirait, une ligne de flottaison, comme J.C. Risset l’a définie en musique.

Je peux dire à qui veut l’entendre que cette peinture générique en son objet-même atteint glorieusement ce seuil d’ « inimportance » dont je parlais tout à l’heure. Dans un monde qui a fini de devenir totalitaire ( j’évoque souvent à ce propos mes étés a minima du début des années 2000 que je passais seul dehors sur des chemins communaux, vêtu de blanc et muni d’un hamac, et au cours desquels quotidiennement des gens s’arrêtaient, interrompaient le cour de leur journée pour me demander si j’avais besoin de quelque chose et finissaient souvent par m’offrir le couvert ou le gîte, tandis qu’à peine cinq ans plus tard, flânant une après-midi sur les routes bourguignonnes retrouvées de mon enfance, il ne fallut pas plus de deux heures aux habitants pour me trouver louche et m’envoyer la police), où la sorte d’immense assistanat, que je nomme dans mon dossier TOURISME « piété », amène chacun d’entre nous à n’être plus évalué et à ne plus s’évaluer qu’à l’aune du collectif – fonctionnement qui aura finalement eu raison, il fallait s’en douter, de l’altérité, en nous précipitant dans l’ère absolue du même – mon économie de plus en plus concentrationnaire atteste du prix que j’ai payé socialement, économiquement, familialement au droit au retrait, ce que j’appel ma démocratie privative, le droit de ne pas participer, orgueil et bêtise compris.

Bref, après qu’on eut connu tout le dernier siècle les grandes envolées, celles des artistes et des intellectuels en particulier, des grandes adhésions, des grandes passions (et on remarquera que je ne parle pas des grandes boucheries qui ne sont pas l’apanage du XXème siècle puisque, comme on sait, toute l’Europe occidentale s’est adonnée à un jeu de massacre depuis la Renaissance à travers toute la planète), comment ne pas vouloir aujourd’hui tout le contraire, plier ses gaules, rentrer en soi ? Alors oui, une peinture générique peut bien suffire et de surcroit redistribuer les cartes, tant elle a pris de l’avance sur ce qu’il reste à dire : regarder à côté, regarder ailleurs, regarder plus loin, n’importe qu’elle peinture le permet.

Je terminerai juste sur deux points rapidement : jusqu’à ce jour la peinture a une seule fois changé d’histoire, c’était il y a 8000 ans lorsque l’homme s’est sédentarisé. De cela nous reparlerons peut-être : née au fond des grottes d’un adressage secret aux bêtes et aux forces de la nature – comme la lettre que vous enfouissez au fond de votre secrétaire destinée secrètement à votre adversaire (celui qui vous fait vivre, à l’opposé de l’ennemi qui vous fait mourir) – la peinture perdait sa raison d’être dès lors qu’avec la sédentarisation commençait la domestication, début pour elle d’une longue croisade, entre avarice et autojustification, qui dure toujours, dont je cherche à sortir.

Ma dernière pensée pour ce premier échange ira à Matthew Barney, lui qui a disparu des écrans radars et recueille à ce titre toute mon amitié, après avoir recueilli toute mon admiration dans les années 90 et début 2000, l’artiste des artistes, l’artiste générique en quelque sorte, celui qui réussissait tout avec un brio, une maestria sans démenti, qui finit une dernière œuvre par la mise en scène allégorique de son propre dépeçage sur un baleinier nippon où il convia l’équipage à mouler avec lui des tonnes de paraffine qu’ils regardèrent ensuite de concert s’éventrer, s’ouvrir, s’équarrir dans d’atroces craquements, les énormes mâchoires du moulage à peine desserrées. S’il a de si longue date été relevé que l’art est d’abord échange, quel meilleur échange l’artiste d’aujourd’hui pourrait-il avoir avec un monde qu’il abhorre que de n’en avoir plus aucun avec lui, d’échange, justement. Matthew, paix ait ton âme, toute ma sympathie te revient.

Si un jour l’artiste devait être évalué à l’aune de son peu d’échange avec le monde, je peux d’ores et déjà postuler pour être primé. Qu’on voie dans cet espoir à tout le moins une ambiguïté.


 

2ème partie

Une courte intervention pour reprendre une considération au long cour  : celle d'acte de peindre. Ce concept me rappelle – et mes écrits sur vingt ans, réunis et publiés à exemplaire unique en 2013 en un gros volume de 1000 pages, sont là pour en attester – que l’acte de peindre était je crois au centre de mes préoccupations de peintre je dirais jusqu’en 1998-1999 et que, si j’ai montré plus récemment que c’était au contraire la question de la portée de la peinture qui m’accaparait depuis, il se pourrait que ce fut la même chose. Je m’en serais éloigné, disons, faute de visibilité de ma peinture (au bout d’un moment, quand plus personne ne regarde et que ce que vous faites semble passer à des années lumières des préoccupations de vos contemporains, vous finissez par ne plus envisager que ce que vous faites a une portée).

Je voudrais rapprocher cette notion d’acte de peindre d’un certain nombre d’autres réflexions, tâchant de ne pas en oublier.

Tout d’abord, je ne peins plus tous les jours, après avoir été bercé il y a vingt à vingt-cinq ans de la «  sainteté », selon l’expression de J. Paulhan, des Bissière, Braque, Da Silva, et tous ceux-là qui eux, peignaient tous les jours, ce qui nous amène jusqu’à Agnès Martin ou Aurélie Nemours, et qu’on peut voir continuer en pleine actualité montpelliéraine avec C. Viallat.

Moi aussi à ce moment-là je peignais tous les jours et je ne me serais pas imaginé une autre vie, une autre économie, cherchant de-ci de-là d’éphémères ateliers, à mesure des besoins qui se faisaient sentir au gré des différentes séries de travaux, tantôt dans l’obscurité de ma cave, ou « dans ma cuisine » comme avait apprécié Katia Feijoo, ou encore pendant trois mois d’été 1998 dans une ferme abandonnée du Lot, ou un peu plus tard en extérieur dans un jardinet qu’on me prêtait à cette fin à Andernos sur le bassin d’Arcachon où je me rendais quotidiennement par 2h de bus et 30mn de vélo, etc. Or je dois dire qu’aujourd’hui, cette sainteté me paraît tellement surchargée et étouffante ! Je dirais qu’à contrario de ces époques, je n’ai plus l’impression que ce soit dans l’acte de peindre que se situe l’essentiel, mais nous aurons sans doute l’occasion d’y revenir, car ce serait trop croire que la peinture existe a priori que de lui prêter un temps, un présent, ce serait déjà trop dogmatique, en quelque sorte, trop présupposer de son existence. Je dirais que non, à priori la peinture n’a pas de présent, et que je préfère ne pas le savoir.

Cette notion de l’acte de peindre je veux aussi la rapporter de ce qu'en tant que peintre je revendique une totale liberté, et ma première liberté de peintre est celle de ne pas peindre. ». Et je pense à ce moment à une phrase que j’ai écrite dans mon Zap Book (2008 – 2011) : « Au royaume de la gestion généralisée, le statut et la fonction du peintre se rejoignent sur l’envers du décor. Chance unique, il n’a plus rien à faire. »

Enfin, s’il fallait abonder dans mon actualité, je dirais que je considère aujourd’hui la peinture comme mon tribut (avec la référence anglaise tribute, hommage), le tribut que je paye, ma dote en quelque sorte – peintre avec dote cherche (l’) au-delà. Et si je sais pour m’acquitter de quoi – de ma propre existence – me demander devant qui m’entraîne dans des abîmes de vertige, quelque chose sans doute du nom du père, qu’on trouve bien résumé dans ce début de texte qui apparaît dans mes écrits : « Sur la route de Lascaux les noms ont volé en éclat ».

J’ai encore écrit récemment qu’avec la peinture on est d’emblée au cœur de l’humain, au cœur du monde : car au cœur des contradictions. Ce qui ne va pas sans me faire penser à ma déjà vieille antienne des années 2000 où je répétais que la peinture est tout ce qui n’existe pas. Et de me faire penser également aux interventions de diLapidation que j’ai théorisées en 2012, jamais exécutées à ce jour, où je balance mes toiles dans le champ du voisin histoire d’en partager à son insu la responsabilité et de suivre ce qu’il en fait, façon d’acter la question suivante (et, par la même occasion de prendre (me donner ainsi qu’aux toiles) un peu d’air): « À l’aube du grand déménagement qui nous attend, qui verra l’homme embarquer toute la technologie à bord de son propre corps – avec ce qu’on appelle désormais les sciences convergentes – qu’est-ce qu’on emporte ? Qu’est-ce qu’on veut garder d’humain ? Qu’est-ce qu’on fait de la peinture ? », la peinture prenant ici la place emblématique de l’humain, sachant par ailleurs, question sur laquelle j’ai beaucoup glosé et écrit dans ces années-là, que je préfère contourner la question de savoir si je souhaiterais vraiment que l’homme conservât dans le temps quelque-chose de lui-même, préférant imaginer, à l’image de Cervantes, de l’héroïne des yeux sans visage, ou encore des intérieurs explosés de Gedi Sibony, un regard qui porte au-delà de ces questions, celui-là même que je tâche de mettre en scène dans l’exposition TOURISME que je projette au centre d’art le LAIT.

Enfin, à l’instant même, je repense à B. Lavier lorsqu’il dit, ostensiblement mi-goguenard et s’excusant faussement, que oui, en effet, il possède aussi un atelier de peinture, fermé la plupart du temps, mais où il y a tout ce qu’on peut trouver dans un atelier de peintre, odeur comprise. En tout cas il est clair que ça remue quelque chose de profond en lui, dont il laisse entendre qu’il se passerait bien volontiers, mais plus fort que lui, incontournable, comme une fatalité voire une malédiction. On se doit bien aussi, en référence à ceux de sa génération, de penser à tout le travail qui a été fait à partir des nouveaux réalistes pour sortir de l’atelier. Tout cela n’est pas sans rapport.


 

Inachevé …

 

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